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3 mars 2020

Entretien avec Pablo Tittonell, Chercheur principal du Conseil national argentin pour la science et la technologie (CONICET), ancien membre du Conseil scientifique d’Agropolis Fondation

À quelques semaines du 27e CS de la Fondation, nous vous proposons de faire connaissance avec les membres (passés, actuels) de notre conseil scientifique. Premier membre du CS à se prêter à l’exercice, Pablo Tittonell, chercheur principal du Conseil national argentin pour la science et la technologie (CONICET), membre du CS de 2015 à 2019.

Pourquoi êtes-vous devenu chercheur ?
J’ai commencé ma carrière dans le secteur privé. Un diplôme d’agronome en poche, j’ai commencé comme stagiaire dans des entreprises agricoles puis j’ai été consultant technique, avant d’être embauché par une grosse entreprise internationale ; J’y ai passé deux-trois ans. Mais j’ai vu qu’assez vite, dans ces endroits, une fois que l’on a appris l’essentiel, on atteint une sorte de plafond, et le travail devient très répétitif. On arrive rapidement au maximum d’apprentissage et de développement personnel, très vite, on arrive à faire toujours la même chose. J’ai alors décidé de reprendre mes études et suis reparti à l’université. J’ai été enseignant chercheur, ai obtenu mon doctorat, puis une bourse pour aller aux Pays-Bas. Je suis devenu chercheur car dans la recherche, il n’y a pas de limite, on n’arrive jamais à un plafond : Il y a toujours de nouvelles questions. Au départ, j’ai travaillé sur développement de méthodes, etc. J’ai été enseignant chercheur à l’international, au Cirad mais aussi dans les CG et dans le système national de recherche argentin. Aujourd’hui, je m’intéresse davantage à la recherche appliquée. Moins aux exigences de production strictement scientifique, je veux travailler davantage sur le développement, voir les résultats de recherche sur le terrain, etc.

Que signifie pour vous le terme de « communauté scientifique » ?
Il y a une définition assez classique : la « communauté scientifique », ce sont tous les scientifiques, les doctorants qui participent à la production scientifique. Mais aujourd’hui, on comprend que la production des connaissances n’est pas uniquement dévolue aux scientifiques : on parle de plus en plus de « sciences citoyennes » : les citoyens contribuent à la science. On évoque aussi des connaissances des agriculteurs, et de co-innovation. En agroécologie en particulier, on parle de « dialogue of wisdom », co-construction de savoirs. Les entreprises font également leurs recherches, parfois pas loin de la communauté scientifique. Leurs objectifs sont différents bien sûr : quand les scientifiques cherchent à repousser les frontières de la connaissance, les entreprises veulent développer des marchés… Mais certaines obtiennent des résultats scientifiques non négligeables.
Toujours est-il qu’aujourd’hui, je me demande si le terme de « communauté scientifique » a encore un sens. Quoi qu’il en soit, il n’est pas restreint aux recherches académiques. Mais une différence me semble importante entre chercheurs et autres acteurs de la recherche : nous, chercheurs, sommes payés pour faire de la recherche. Dans ces conditions, nous avons une responsabilité. On ne peut pas se permettre de trahir la confiance que des États, des citoyens, des bailleurs de fonds, des fondations, des sociétés, etc. placent en nous pour produire ces connaissances. C’est pour cela que nous devons être transparents, car nous leurs sommes redevables. J’insiste beaucoup auprès de mes étudiants et de mes équipes pour qu’ils publient. Il n’y a pas de science sans publication : ça ne s’ajoute pas aux méthodes scientifiques, ça en fait partie. Les Grecs anciens ont commencé en présentant leurs recherches dans l’agora, et le public critiquait, ce qui faisait avancer la science. Aujourd’hui, faute d’agora, il faut publier. Cela dit, au vu du nombre exponentiel des publications, je pense qu’il faudrait revoir nos façons de publier, par exemple utiliser la vidéo, mais c’est une autre question.

Avez-vous un fait marquant/un détail/une anecdote que vous souhaitez raconter de votre participation au conseil scientifique de la Fondation ?
J’ai effectué un mandat de quatre ans au Conseil scientifique d’Agropolis Fondation, et je dois dire que les CS sont toujours des moments de convivialité mémorables. Mais pour en revenir à une anecdote plus spécifique, j’ai en mémoire une réunion de conseil scientifique au cours de laquelle nous devions travailler sur un projet étendard très important pour la fondation, également financé sur du capital privé. J’ai dû venir pour 24 heures en France depuis l’Argentine pour travailler avec le CS sur ce projet ! Mon plus court séjour en Europe …
Au-delà de l’anecdote, pour évoquer le financement de la recherche, je pense qu’il faut revoir la façon dont on distribue les fonds pour la recherche. Une étude réalisée aux Pays-Bas vient de démontrer que le temps consacré à la recherche de financement et à la gestion de ces financements par les chercheurs est colossal. On l’estime en siècles/an de temps chercheur ! Les Néerlandais font des expérimentations intéressantes sur le financement. Ils avaient envisagé, par exemple, de donner des financements à des unités de recherche en leur demandant elles-mêmes de redistribuer 50 % des sommes leur étant allouées à d’autres projets de recherche… Une expérience qui n’a encore pas vu le jour, mais pourrait s’avérer riche d’enseignement… et permettre à de petites équipes d’atteindre des ressources qui leur étaient inaccessibles jusqu’alors.

Entretien réalisé par Anne Perrin, le 27/02/20 à Montpellier.